Madame de Sade, Yukio Mishima


En choisissant ce titre pour le challenge Écrivains japonais d’Adalana, je souhaitais découvrir un autre regard sur le marquis de Sade. Yukio Mishima dit en effet dans sa postface avoir voulu en donner une vision féminine, à travers trois personnages historiques (madame de Sade – son épouse –, madame de Montreuil – la belle-mère du Marquis –, Anne-Prospère de Launay – sa belle-sœur et amante) et trois autres imaginaires (la comtesse de Saint-Fond, une libertine, la baronne de Simiane, une femme vertueuse, et Charlotte, une servante). Chacune représente, outre un point de vue féminin, une instance sociale et spirituelle : sont ainsi réunis des discours sur la morale et la bienséance mondaine, sur la vertu religieuse, sur le vice débauché, sur la fidélité conjugale et des idées populaires. Sans qu’elles ne me paraissent novatrices, en connaissant les grandes lignes directrices de l’œuvre sadienne, ces discussions m’ont intéressée par leur vivacité et la confrontation des opinions proposée. Tout est centré sur le dialogue, sans insistance sur les décors ou les mouvements des personnages : à l’instar du marquis de Sade, Yukio Mishima place tout dans la bouche de ses personnages et les rend plus bavards qu’agissants sur scène. Il s’agit de ce qu’on pourrait appeler d’un théâtre d’idées.

Le point de départ de cette pièce et de cette confrontation a été une interrogation de l’auteur quant à l’attitude de madame de Sade : épouse fidèle, qui a même cherché à faire évader son mari, durant toute la captivité de celui-ci, elle l’a quitté lors de sa libération à la Révolution, lorsqu’il revenait enfin en quelque sorte en grâce auprès des autorités, avant d’être à nouveau incarcéré pour ses écrits. À travers trois moments marquants de la vie du Marquis, Yukio Mishima cherche à éclairer cette rupture et cette fidélité conjugale exemplaire. Madame de Sade apparaît alors fascinée par son époux, bien plus consciente que d’autres de ce qu’il est réellement, au-delà du regard conventionnel de la société, représenté par sa mère, ou admirativement naïf, contrairement à sa sœur. Elle cherche à le comprendre, avant d’être horrifiée par ce qu’elle découvre dans ses écrits : selon elle, son époux, enfermé par la société, a enfermé celle-ci dans son œuvre et déambule devant les barreaux en observant avec cynisme le petit manège du vice et de la vertu :
À force de se concentrer en pensée et d’écrire page sur page, Donatien, dans sa prison, a fini par m’enfermer dans un récit. C’est nous, ceux du dehors, qui sont emprisonnés par lui. Nos vies, nos souffrances, nos efforts ont été vains. Nous avons vécu, agi, crié, pleuré uniquement pour lui donner matière à compléter son affreux roman. Quant à lui… Ah ! La lecture de son livre m’a permis de me rendre compte de ce qu’il avait fait pendant sa détention. […] Donatien, plutôt que de rechercher la futilité du plaisir charnel évanoui sitôt que goûté, essayait de construire une impérissable cathédrale du vice. Il essayait de soumettre ce monde à un véritable code du mal ai lieu d’y commettre simplement des crimes ou de mauvaises actions, car il aime moins les actes que les principes […] Le monde où nous sommes en train de vivre, ma mère, est un monde créé par le marquis de Sade. […] C’est un homme dépourvu de sentiments humains qui se plaît à clore de grilles le monde des hommes et à se promener à l’entour en jouant avec les clés. Il est le gardien des clés, lui seul. […] Il est l’homme le plus libre du monde. [pp. 124-126]
Ce point de vue et les précédents sont selon moi tout à fait accessibles à des lecteurs connaissant peu le marquis de Sade, par son œuvre ou sa vie, car Yukio Mishima prend soin de contextualiser dans les dialogues les époques qu’il évoque ; cela donne lieu à des récits peu réalistes, puisque chaque personnage connaît déjà les évènements qu’on lui narre, mais permet au lecteur de situer les raisonnements qui suivent. Ceux-ci éclairent de diverses façons cet auteur hors norme et si difficile à appréhender ; au lecteur de faire la synthèse et d’essayer de percevoir à son tour ce grand absent de la pièce, dont il est pourtant sans cesse question.

[Yukio Mishima, Madame de Sade, version française d’André Pieyre de Mandiargues à partir de la traduction littérale de Nobutaka Miura, Paris, Gallimard, coll. Du monde entier, 1977 / 1re publication : 1969 ; version française d’André Pieyre de Mandiargues : 1969]

7 commentaires:

  1. Tiens, j'aurais peut-être dû choisir celui-là, mais je ne connaissais pas son existence. Marrant que ce soit traduit par Mandiargues.

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    1. J'ai fait des recherches sur les livres disponibles à la bibliothèque, et celui-là a évidemment attiré mon attention. Et toi, lequel as-tu choisi ?

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    2. Le pavillon d'or. Je viens juste de le commencer.

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  2. Alors donc il s'appelle Donatien. Un mysttère est levé :D
    Donc si j'ai bien compris c'est accessible à qui ne connait pas bien l'oeuvre de Sade et principalement centré sur le point de vue des femmes qui entouraient le marquis ?

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    1. Oui, Donatien ; un nom à coucher dehors, histoire de m'empêcher d'appeler un de mes fils de cette façon un jour...
      D'après moi, c'est assez accessible, mais je peux me tromper. Il y a tout de même beaucoup de contextualisation des évènements et du rôle des personnages. Le point de vue est annoncé comme celui des femmes, mais je suis sceptique. C'est en tout cas les seuls personnages de la pièce.

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  3. Quoi, Mishima a écrit ça? bah ça alors.... j'en apprends, sur ton blog....

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    1. Tentée ? ;) Oui, j'ai lu encore bien d'autres lectures "scandaleuses" en ton absence, j'ai plein de nouveaux titres érotiques et/ou libertins à conseiller.

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